En 1762, Jean-Jacques Rousseau publie L’Émile ou De l’éducation, dans lequel il affirme :
« Et en effet, presque toutes les petites filles apprennent avec répugnance à lire et à écrire ; mais, quant à tenir l’aiguille, c’est ce qu’elles apprennent toujours volontiers. Elles s’imaginent d’avance être grandes et songent avec plaisir que ces talents pourront un jour leur servir à se parer. »
Inutile de rappeler ici que l’auteur a eu cinq enfants, tous placés à l’hospice dès leur naissance. On se passerait donc bien de ses conseils en matière d’éducation. M’enfin ! Là n’est pas le propos.
Les travaux d’aiguille, ces passe-temps qui occupent les jeunes filles, sont souvent associés, dans l’imaginaire collectif, à la mère ou à la grand-mère tricotant entre les quatre murs de leur foyer. Et pourtant, il existe de formidables exemples d’affranchissement et de résistance, tricotés entre les mailles.
En 2023, j’avais déjà publié un article sur le tricot et la résistance. Celui-ci n’est donc pas une répétition, mais un ajout : de nouvelles histoires toutes aussi fascinantes les unes que les autres.
Le tricot comme outil d’affranchissement
Ce qu’il faut dire d’abord, c’est que le textile est l’une des premières industries à avoir permis aux femmes de gagner un salaire et donc de s’affranchir de leurs maris.
Notre première histoire nous emmène en 1920, à Terre-Neuve, au Canada. Cette année-là, Lady Constance Harris fonde l’association NONIA (Newfoundland Outport Nursing and Industrial Association). Et Mme Harris n’est pas n’importe qui : c’est l’épouse du Gouverneur. Pendant la Première Guerre mondiale, elle organisait déjà des regroupements pour tricoter des vêtements destinés aux soldats.
La NONIA est une organisation dont le but était de permettre aux familles d’avoir accès à des soins de santé en échange de pièces tricotées. L’objectif était que 75 % du salaire des infirmières soient couverts par la vente des tricots, le reste étant pris en charge par le gouvernement.
Selon le Heritage Newfoundland & Labrador, une douzaine d'infirmières étaient employées par la NONIA en 1926. Entre 1921 et 1934, elles ont travaillé dans 29 communautés et traité 83 000 cas. La communauté existe toujours aujourd’hui sous la forme d’une association à but non lucratif.
Archive de l'association NONIA, 1925
Les femmes et la Révolution française
Autre pays, autres mœurs. C’est pendant la Révolution française qu’est né le mythe des « tricoteuses », dont l’histoire aurait pu être écrite dans les contes de Perrault. Les tricoteuses sont ces femmes qui s'invitent dans les délibérations de la Convention et dans les débats des assemblées révolutionnaires pour écouter ce qu’il s’y dit. Le tout… en tricotant.
Là où l’histoire bascule dans le « mythe », c’est lorsqu’elles se transforment en monstres sanguinaires, armées d’aiguilles, trempant leurs mouchoirs dans le sang des guillotinés (pour quelle raison, l’histoire ne nous le dit pas). Bref, il est facile de les imaginer, les cheveux hirsutes et le visage déformé par la haine. Mais rappelons-le : ce sont seulement des femmes qui tricotent en écoutant des hommes parler de politique.
Ce qu’on oublie souvent, c’est que ce sont les femmes qui sont à l’origine du mouvement populaire ayant déclenché la Révolution française. Ce sont elles qui, n’ayant plus de farine pour le pain, ont initié la marche vers Versailles, forçant la famille royale à quitter son château. Un exploit majeur, souvent occulté.
Versailles, 5 Octobre 1789, estampe, non identifiée, archive de la BNF Gallica
Des espionnes et des mailles
Nous sommes en 1777, aux États-Unis. Molly Rinker, serveuse dans une taverne, agit comme espionne pour le compte de George Washington. Le jour, elle écoute les conversations des soldats britanniques, code les informations pertinentes dans des balles de laine et les envoie aux troupes américaines. L’air de rien, elle fait semblant de tricoter du haut d’une falaise surplombant la vallée de Wissahickon, permettant ainsi la récupération des messages. Pas mal, non ?
Autre exemple, très politique : celui des suffragettes en Angleterre, dirigées par Emmeline Pankhurst. Elles utilisaient le tricot en prison pour intégrer des messages codés via les couleurs violet, blanc et vert, symboles de leur combat. À propos des suffragettes (mais pas du tricot), je vous conseille d’écouter le podcast de Victoire Tuaillon pour Arte Radio, Et parfois, on gagne.
Un dernier exemple, de boycott cette fois. Nous sommes dans ce qui deviendra les États-Unis, au milieu du XVIIIe siècle, dans les colonies britanniques.
Il est important de rappeler que les États-Unis ont été une terre colonisée, faisant des Américains un peuple d’immigrés, à l’exception des Premières Nations dont le territoire et la culture ont été détruits. Traquer l’immigration soi-disant illégale est un non-sens au regard de cette histoire. Mais revenons à nos tricots.
En réponse aux nouvelles taxes instaurées par le gouvernement britannique via le Stamp Act en 1765, des femmes décident de boycotter tous les produits textiles en provenance d’Angleterre. Le nom de ces regroupements ? Les « spinning bees » (littéralement les abeilles fileuses). Elles se réunissaient pour filer la laine ou le lin afin de créer des vêtements avec uniquement des matières disponibles localement.
Les femmes ont joué un rôle crucial dans cette résistance, car elles étaient responsables de tous les achats du foyer. Leur poids économique pesait donc lourd dans la balance. De plus, elles possédaient l’expérience requise (tricot, filage, tissage) pour confectionner elles-mêmes leurs vêtements. Le Stamp Act sera abrogé en 1766. Une forme de résistance politique douce pour l’autosuffisance et la souveraineté économique. Intéressant, non ?

Les bonnets rouges de 1940 à 2026
Originaires de Norvège, ces bonnets pointus étaient tricotés et portés en signe de résistance à l’oppresseur nazi dès 1940. Tricotés avec une laine rouge et dotés d'un pompon sur le dessus, leur fabrication et leur utilisation sont interdites par les nazis en février 1942. Aujourd’hui, cette tradition refait surface.
En janvier 2026, au Minnesota (USA), Paul S. Neary crée le patron « Melt the ICE », dont la forme et la couleur s’inspirent directement du bonnet norvégien. L'objectif : dénoncer les arrestations et déportations massives organisées par la police de l’immigration (ICE). Tous les profits sont reversés à des associations venant en aide aux personnes touchées.

Melt the ice hat, Photo de Paul S. Neary
Il existe bien d’autres projets liant résistance et tricot, en voici quelques-uns :
- 2005 : Wombs on Washington pour soutenir le droit à l’avortement.
- 2004 : The Stitch for Senate pour demander aux sénateurs le retrait des troupes en Irak.
- 2014 : The Yarn Mission, organisée par CheyOnna Sewell et Taylor Payne, pour soutenir les communautés noires après l’assassinat de Michael Brown.
- 2017 : Le Pussyhat Project, un mouvement autour duquel 13 000 bonnets roses ont été tricotés.
- 2012 : Pendant le printemps érable, le collectif Maille à Part organisait des tricot-discussions et des activités militantes autour du tricot-graffiti.
Vous l’aurez compris, ces exemples sont particulièrement pertinents dans le contexte actuel. Le tricot, et l’artisanat en général, sont de formidables outils de résistance et de résilience. Il suffit de se les approprier pour leur donner un sens nouveau, profondément révolutionnaire.
Bon tricot !
Références et pour aller plus loin
Pour rédiger cet article, les sources et inspirations suivantes ont été consultées :
- Heritage Newfoundland & Labrador. Archives sur la Newfoundland Outport Nursing and Industrial Association (NONIA) et Lady Constance Harris. Disponible en ligne pour l’historique des infirmières de 1921-1934.
- Archives nationales de France / Bibliothèque nationale de France (BnF). Iconographie et documents sur les « Tricoteuses » de la Révolution française et la Marche des femmes sur Versailles (octobre 1789).
- Library of Congress (USA). Dossiers historiques sur Molly Rinker, les Spinning Bees et le boycott du Stamp Act (1765-1766).
- Tuaillon, Victoire. Et parfois, on gagne (épisode sur les suffragettes), Arte Radio
commentaire
Cet article est très intéressant. Je suis ingénieur Textile et suis en fin de carrière. J’animerai un Podcast qui débutera le 8 avril prochain où j’exposerai des solutions très pratiques et apaissantes pour les femmes qui resentent de l’anxiété vis à vis l’environnement et la surconsommation des textiles. Dans lesquels je mentionne que la révolution textile débute dans notre placard et panier à linge. Votre article est très inspirant et adresse définitivement des solutions simples et actuelles. Merci