Puissances plurielles - Collection 2026

Puissances plurielles - Collection 2026

Publié par Lila Rousselet le

Toutes les photos de palettes ont été prises par Adriana Castillo.

 

La peur. Tu es là depuis longtemps sans que je sache trop pourquoi. Quand j’étais plus petite, tu te cachais dans le couloir la nuit, tu marchais au rythme de mon cœur comme les pas d’un inconnu. Pour te forcer à arrêter de me hanter, j’allais chercher mon frère pour qu’il dorme à mes côtés. À deux, on a moins peur.

Et aujourd’hui, tu es là, partout, dehors. Tu te caches dans les maisons pour faire croire aux habitants que ceux qui viennent d’ailleurs sont mauvais. Tu te caches dans les usines pour faire croire à qui veut l’entendre que bientôt il n’y aura plus de travail, plus de logement, plus de nourriture et surtout plus de papier toilette. Tu te caches à la télévision, dans les médias, sur Internet, pour demander plus de sécurité, plus de contrôle. On t’utilise, la Peur. Tu as été instrumentalisée comme on brandit un drapeau. Le drapeau rouge pour dire « attention si… ». Mais l’expression est bien connue : « avec des si, on mettrait Paris en bouteille ».

Je sais pourquoi tu es là. Je sais que tu veux nous protéger. Qu’on vive, coûte que coûte. Que ce soit bien clair entre nous, je ne souhaite pas que tu partes pour toujours. D’ailleurs, je ne crois pas qu’on puisse se débarrasser de toi comme on se débarrasse de l’eau sale de la serpillière. Toi, tu seras toujours là. Tu fais partie de nous. Tu étais là dans les pires moments, tu nous as tenus compagnie. J’aimerais que tu restes, mais que tu prennes moins de place. S’il te plaît.

Avec toi, on survit. On reste bloqués, figés malgré les intempéries. Comme un bloc de glace en plein soleil, sans aucune alternative que d’assister à sa propre fin.
Que tu laisses la place à la joie.

Avec la joie, on agit. Elle est un excellent moteur de changement. De l’énergie gratuite, de celle qu’on peut consommer sans modération. Et c’est là le cœur de cette nouvelle collection.

« Le monde est écrasant de complexité et de dureté. Mais une chose me frappe : le pessimisme de la lucidité n’empêche pas l’optimisme de la volonté. Il faut agir, et jurer d’être heureux. » — Manon sous le marronnier, Jean-François Beauchemin

Cette année encore, j’ai choisi de développer la collection sous quatre grands thèmes. Si les classiques demeurent, deux nouvelles couleurs font leur entrée pour, je l’espère, égayer vos collections.

 

Joie – Puissance – Empouvoirement

 

Pour cette palette, j’avais envie de doux, de joyeux, de pétillant. J’ai choisi cette photo de Kevin Tachman, un photographe de mode reconnu. Dans plusieurs défilés pour l’été 2026, on retrouve ces robes aux allures vaporeuses ornées de décors s’apparentant à des plumes.

D’ailleurs, en parlant de plumes, Stella McCartney est la première designeuse à utiliser des plumes faites à partir de jonc, et l’effet est très réussi :

 

J’ai adoré voir la modèle Awar Odhiang défiler dans cette somptueuse jupe Chanel, le sourire aux lèvres. Chez Nicolas Ghesquière pour Louis Vuitton, il y avait aussi du vaporeux, du fluffy.

 

 

 

En revanche, je dois aussi souligner qu’après plusieurs années où l’on s’est éloignés des valeurs traditionnelles véhiculées par l’industrie de la mode, on assiste au triste retour de ces dernières, avec notamment une moins grande diversité de tailles dans les corps des mannequins, un retour des vêtements qui masquent, compressent ou dénudent la femme, et un tragique recul du nombre de designeuses à la tête des grandes maisons de couture. Le parallèle avec la montée fulgurante de l’extrême droite qui prône des valeurs de ce type ne fait qu’écho, à mon sens, à ce que l’on retrouve sur les podiums. Pourtant, s’il y a bien un endroit où l’on pourrait s’affranchir de ces contraintes et véhiculer des valeurs plus progressistes, ce serait bien au travers de l’art. La mode en est un. Utilisons-la comme levier pour véhiculer des messages d’entraide, de joie et de puissance libératrice.

 

Douceur – Empathie – Espoir

 

Cette palette est une invitation à la connexion humaine, à l’écoute, à l’empathie.

  • Avec des couleurs peaux, diverses et variées pour souligner à quel point notre pluralité est importante.
  • Des couleurs touchantes, qui rappellent une caresse, un mot doux, une accolade.
  • Avec pour couleurs d’accent Placid Blue, un bleu ciel rassurant, et Tawny Port, suave mélange de mauve, de rouge et de marron.


Confiance – Sécurité – Protection – Ancrage – Repère

 

Des couleurs de confiance. L’ancrage d’abord avec des teintes qui rappellent la terre, la nature, la forêt. Un orange soutenu pour la sécurité, la protection, mais aussi pour la confiance. Enfin, le bleu ciel pour se rappeler qu’importe les intempéries, le ciel finit toujours par redevenir bleu (cette partie, je l’ai volée à Marie-Chantal Millette, de l’agence Kryptonie dont le travail est remarquable).


Magie – Fantasy – Joie – Émancipation

 

Des couleurs passionnées, rebelles peut-être. Tendres parfois. Comme un retour en enfance, une relecture, un réenchantement.


Cette palette, je la voulais lumineuse, joyeuse, magique. Parce que je suis persuadée que nos vêtements, au-delà de la protection physique, nous apportent aussi une protection moins tangible, plus mystique. Ils peuvent nous donner un sentiment de confiance, comme s’ils portaient un pouvoir magique qui leur permettait de nous transformer.

« Embroideries told stories, jewelry held protective and magical powers. Nothing was worn with empty meaning. Everything had a dense aura of symbolism, art, and spirituality. What has happened that we now walk around in a dangerous yet fascinating world without our protections, talismans, or embroideries made by women in a village praying and infusing garments with spirit? » — A Woman is a School, Céline Semaan, p. 218

Cette interrogation de Céline Semaan est tellement pertinente : comment se fait-il que dans ce monde si dangereux mais ô combien fascinant, nous avons arrêté de porter nos parures et nos vêtements comme des talismans qui pourraient nous protéger ?

N’est-il pas venu le moment de créer avec du sens, d’infuser les créations avec un peu de joie et de bienveillance ?
De leur donner le pouvoir de nous affranchir de toute cette peur, cette culpabilité, pour nous permettre de nous allier et de nous battre pour un monde meilleur ?


Conclusion

Si vous me lisez depuis plusieurs années, vous n’êtes pas sans savoir que mes articles finissent souvent par des citations issues de livres que j’ai eu l’occasion de lire dans les derniers mois. Cette citation est très chère à mon cœur car elle résume en quelques mots les espoirs que j’ai en l’avenir. Je l’ai découverte en lisant le livre de Mona Chollet, Résister à la culpabilisation, mais elle est issue d’un texte écrit par Starhawk :

« En général, je n’aime pas infliger mes convictions spirituelles à des gens qui n’en voudraient pas. Mais je me sens portée à vous dire ce qui me guide à travers la nuit, en même temps que l’amour et le soutien de ma communauté. C’est la foi en un puissant pouvoir créatif qui œuvre à travers le monde vivant vers la vie, la diversité, la guérison, la régénération. Ce pouvoir travaille en nous, dans notre amour humain, dans notre travail pour la justice, dans notre courage et nos visions. Nous n’avons pas besoin de prêtres ou de curés, ni même de sorcières qui fassent contact avec ce pouvoir à notre place : nous disposons chacun·e de lignes directes. Il existe en nous, infini, sans limite. En fin de compte, il est plus fort que la peur, plus fort que la violence, plus fort que la haine. Je vous souhaite à tous et à toutes un contact profond avec ce qui nourrit votre âme, quoi que ce soit, et que vous donnent la force celles et ceux que vous aimez le plus. »

Starhawk, Maintenez la vision (19 septembre 2001), Parcours d’une altermondialiste. De Seattle aux Twin Towers (2002)

Il n’y a pas de petite victoire sur la peur.



Références et sources

Les textes, images et idées qui ont nourri cet article :

  • Beauchemin, Jean-François. Manon sous le marronnier. Citation sur l’optimisme de la volonté.
  • Tachman, Kevin. Photographies de mode (défilés été 2026). Archives personnelles et presse spécialisée.
  • Stella McCartney. Innovation matériaux : plumes végétales en jonc. Journal du Luxe et Instagram officiel.
  • Millette, Marie-Chantal. Agence Kryptonie. Inspiration sur la symbolique des couleurs (bleu ciel et résilience).
  • Semaan, Céline. A Woman is a School. Citation sur le vêtement comme talisman et protection spirituelle (p. 218).
  • Chollet, Mona. Résister à la culpabilisation. Ouvrage introduisant la citation de Starhawk.
  • Starhawk. « Maintenez la vision » (19 septembre 2001). In : Parcours d’une altermondialiste. De Seattle aux Twin Towers (2002). Texte sur le pouvoir créatif et la résilience collective.

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