Penser ou produire : L'équation politique derrière la crise du textile

Penser ou produire : L'équation politique derrière la crise du textile

Publié par Lila Rousselet le

Textile Exchange vient tout juste de publier son analyse de l’utilisation des fibres en 2025 à l’échelle mondiale et sans surprise, les matières synthétiques (69 %) occupent la première place du podium loin devant les fibres végétales (23 %).


Page 11 - 2026 Materials market report - Textile Exchange


Chaque année, j’aime beaucoup lire ce rapport. Il démontre, de façon évidente et pragmatique, qu’on est loin, bien loin, de l’industrie vertueuse que certains grands groupes nous vendent à l’année longue. Particulièrement en ce qui concerne l’utilisation de matières recyclées dont le pourcentage d’utilisation avoisine les 7 % depuis 2022.


C’est donc sans surprise que j’apprends que le polyester est la fibre la plus largement utilisée sur le marché. 59 %. Imaginez-vous. 59 % de l’ensemble des fibres utilisées sur le marché sont des fibres de polyester. La fibre qui arrive à la seconde place est le coton, qui compte pour seulement 18 %. L’écart est vertigineux.



Je me suis donc interrogée sur ce qui fait que cette fibre est si largement utilisée. Bien entendu, j’avais ma petite idée avant même d’effectuer mes recherches mais je ne m’attendais pas à découvrir une telle corrélation entre le linge et la politique.

(en fait si mais la phrase sonnait mieux ainsi)


Je savais que le polyester est une fibre très peu chère. Dans une économie qui carbure à la fabrication de masse au plus bas prix, ce n’est pas très étonnant qu’elle apparaisse comme premier choix. C’est aussi une fibre synthétique avec une fabrication dont la transformation est relativement simple comparativement à celle du coton ou du chanvre. Elle est facile d’entretien, convient aussi bien aux vêtements de sport qu’aux intérieurs de voiture. Bref, la liste des bénéfices dans le monde dans lequel on se trouve est longue.


Pourquoi le polyester est-il si largement utilisé ?


J’ai récemment fait l’acquisition et la lecture de Reset Fashion, une plongée entrepreneuriale dans les eaux troubles de la durabilité dans la mode, de Romain Liot. C’est que le livre ne vend pas de fausses promesses mais nous livre une analyse détaillée et un regard critique sur les nombreuses initiatives avortées en faveur d’une mode plus durable. On y parle à la fois de fabrication, de marketing, de législation et de finance, on analyse les leviers qui pourraient permettre à l’industrie de devenir plus écoresponsable sans tomber dans l’utopie.



Si je vous parle du livre de Romain Liot, c’est parce qu’il nous livre une clé de compréhension sur la domination du polyester des plus intéressantes. L’analyse ne vient pas de lui mais de Lutz Walter (le livre est d’ailleurs très bien sourcé), un expert textile. La voici :


Le leader mondial de la production de polyester est la Chine.

Si le polyester est massivement utilisé, c’est parce que l’industrie pétrochimique a été largement subventionné par le gouvernement Chinois. En 2025, la capacité de production chinoise de polyester dépassait la demande mondiale de 15 %. Et selon les règles du marché, si l’offre est supérieure à la demande, les prix s’effondrent.

En investissant massivement dans ses infrastructures de production (filature, fabrication du textile, teinture et finition), la Chine devient le premier producteur mondial de polyester rendant toute compétition impossible.

Bien évidemment, les investissements chinois ne viennent pas de nulle part. D’un côté, l’emploi de millions de travailleurs migrants dont la main d’œuvre à bas coût est largement surexploitée dans les grandes régions de fabrication textile comme le Zhejiang et le Guangdong. De l’autre, la répression financière qui permet d’utiliser l’argent des ménages pour financer des projets manufacturiers d’ampleur comme l’industrie textile.


« Cette surcapacité stratégique est entretenue par des pratiques impossibles ailleurs et fait chuter les prix à tous les niveaux de la chaîne de valeur (filature, tissage, teinture, finissage), offrant une matière première abondante et quasi gratuite à Shein (celle-ci représentant généralement 30 %-40 % du coût de revient d’un vêtement) fragilisant les industries textiles des pays du Sud et rendant les alternatives industrielles économiquement non viables. » p.186 de Reset Fashion


L’analyse est tellement intéressante !


 

Ce que je trouve intéressant dans cet article :

  1. Tout est politique.

  2. Pendant longtemps, les pays occidentaux concevaient et les Chinois produisaient. Les marques occidentales se sont appuyées sur ce modèle pour faire du profit basé principalement sur du vent aka le marketing, le nom de marque, la détention de brevets, le design – pendant que la Chine, elle, investissait massivement dans ce qui est la base de la fabrication des produits textiles : la fabrication du tissu et de la matière première. 

    Ce qui a changé aujourd’hui avec l’arrivée des marques comme Shein et Temu c’est que le vent sur lequel s’appuyaient les marques occidentales pour faire du profit a tourné et l’argent lui, se trouve maintenant dans les poches des investisseurs chinois.

    Et que reste-t-il en Occident ?

    Nos yeux pour pleurer la perte de nos savoir-faire industriels et de nos capacités à concevoir et penser des produits massivement vendus sur le marché mondial.

    En Europe, il leur reste aussi la législation – intéressant phénomène qui va à terme redistribuer les cartes comme on peut le voir depuis l’instauration de la taxe européenne sur les petits colis en juillet. La baisse est somme toute relative mais les impacts sont réels : un repli de 4 points de part de marché en juillet passant de 29 % à 25 % des achats d'habillement en ligne sur les plateformes Shein, Temu et AliExpress.

    Il nous reste aussi le choix de la réindustrialisation, notamment pour les secteurs stratégiques à forte valeur ajoutée de la défense, de la santé ou de l’aérospatiale où il serait fâcheux en temps d’incertitude géopolitique de s’en remettre à un potentiel pays ennemi.

  3. La surconsommation ne vient pas tellement du consommateur mais plutôt de tout un système mis en place pour dominer le marché – La Chine produit plus que la demande mondiale pour faire baisser les prix tout en ayant besoin de trouver des débouchés pour vendre ses produits.


Je vous laisse sur les mots qui conclut l’article de Lutz Walter :


« The Ricardian dream of balanced trade is dead; in its place is a dangerous symbiosis where one side produces what it cannot consume, and the other consumes what it can no longer produce, while the planet absorbs the emissions and waste that result from this madness. »

 

 

 

Sources :

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